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Productrice et animatrice France Inter

Mars 2009

 

On se baladait à l'intérieur du Monstre comme dans un jardin familier.

 "Le plus difficile disait-il, dans la peinture, c'est d'arrêter le geste au bon moment. Un trait de trop et tout est fichu. C'est celui-ci ou pas ?".

J'avais vingt deux ans, Claude Nougaro m'avait amenée jusqu'à lui, je m'étais sentie immédiatement adoptée.

Il dormait peu, et m'appelait quand il avait fini de dîner avec ses amis, "Qu'est ce que tu fais ?", je répondais "Rien, j'arrive" et j'allais l'attendre en bas de chez lui, pour l'emmener en voiture où l'humeur lui disait, pour attendre que le jour se lève.

Parfois on faisait le tour de Paris, à répétition, parfois on décidait d'aller à Bruxelles "parce que les glaces y sont meilleures". Et il me racontait… l'arrivée du Jazz en France en 45, la furia de Leonard de Vinci, l'audace de Picasso…Cocteau, Kessel… Il parlait sans forfanterie, de ces gens qu'il aimait pour leur démesure et j'apprenais le monde. Mais il aimait aussi écouter, et remettre les choses à leur place dans l'esprit d'une gamine un peu paumée. Je me plaignais d'une histoire d'amour compliquée, Raymond disait "Ecoute, tu veux du chocolat, tu prends du chocolat, tu manges du chocolat, et tu te plains parce qu'il a le goût de chocolat?!?!!!".

Et puis il ajoutait "Dans 5 minutes t'es morte, alors ?" Je riais. Il disait,"Non je suis sérieux, dans 5 minutes t'es morte".

Alors il ne restait que l'essentiel: le culte de l'amitié, des éclats de rage devant la couardise, un appétit irrépressible, le respect des choses simples comme la gentillesse, la loyauté, ou la générosité.

J'aurais voulu dire des choses sur son art, je n'ai parlé que de son art de vivre, qui a changé le mien.