Dadie Schmitt PDF Imprimer Envoyer

19 février 2009

 

Octobre 1975. Un automne doré caressait la terrasse d’une brasserie des Champs-Elysées. Trois tables plus loin, un confrère journaliste nous fit signe. Il proposa un café avec son invité :

- Raymond Moretti…

Une pause et il ajouta

- Tu sais, Jean, Le Monstre, à La Défense…

 Muette, je voyais, palpable, une connivence s’installer entre ces deux mecs. J’étais subjuguée par cet homme en noir. Il exsudait une force, une intelligence rare. Un regard sombre qui scalpait l’âme plus sûrement qu’un bistouri et un visage dont la noblesse classique ne s’est jamais démentie, à l’image de ce lavis qu’il m’offrit lorsque, s’extirpant du bitume parisien, il me fit l’honneur de séjourner quelques heures dans le bunker cerné de gorges et de causses sauvages dans lequel, mon mari et moi, nous venions nous reposer des ardeurs parisiennes.

Il tirait sur un petit cigare noir puant, épouvantable. Mais j’avais l’habitude de ces exhalaisons : c’est tout juste si, endormi, mon fumeur de gitanes ne tétait pas son paquet.

Il sortit un petit carnet surchargé de signes, façon kabbale.

Un rendez-vous fut fixé : même date, même heure, même endroit, quatre semaines plus tard.

En sortant du bistrot, mon mari me dit : "J’irai au rendez-vous, mais il ne sera pas là".

Il y fût.

Leur affection a duré trente ans, avec des rendez-vous ponctuels que ni l’un, ni l’autre, n’ont jamais ratés. Ils m’y conviaient parfois. J’en étais fière.

Ils ont fait de rocambolesques voyages, inventé d’insolites promenades, élaboré de furieux subterfuges, perfectionné de sulfureuses élucubrations intellectuelles.

Ils échangeaient de laconiques appels :

- ça va toi

- oui. Et toi ?

- ouais. Salut

J’entendais que l’amitié n’avait pas besoin de mots superflus.

Mon mari, Jean Schmitt est mort, Raymond quelques mois plus tard.

Mais j’ai, sur mes murs, ses fulgurances électriques, ses traits puissants, et plus encore, mon portrait qu’il m’a offert pour mes quarante ans.

Comment t’oublier Raymond le Généreux, l’Ami Moretti ?

Je suis donc, à jamais, triste deux fois plus.